Claude Monet a échoué, a eu faim et s'est désespéré. Malgré cela, il est devenu le peintre le plus important de son époque. Il a fui ses créanciers, perdu son grand amour et a même tenté de détruire sa propre œuvre avant que le monde ne puisse la voir. Voici l'histoire de Claude Monet, le Fondateur de l'impressionnisme.
Enfance à Paris et au Havre
Le 14 novembre 1840, Claude Oscar Monet naît à Paris. Il ne passe cependant pas ses premières années dans la capitale, mais au Havre, une ville portuaire animée située sur la côte nord-ouest de la France. L'immensité de la mer, la lumière sans cesse changeante au-dessus de la surface de l'eau et l'air salé de la Normandie marquent durablement le jeune Monet. Très tôt, il développe une sensibilité particulière pour les ambiances atmosphériques qui deviendront plus tard une caractéristique centrale de son œuvre artistique.
À l'école, Monet se fait remarquer très tôt par son talent de dessinateur, mais au début moins par la peinture que par ses caricatures très observées, avec lesquelles il caricature ses camarades de classe, ses professeurs et des personnalités locales. Dès l'âge de 15 ans, il est connu au Havre comme caricaturiste et vend ses dessins avec succès, ce qui lui permet de gagner sa vie pour la première fois.
Eugène Boudin et la peinture en plein air
La rencontre décisive du début de la carrière de Monet est celle avec le peintre paysagiste Eugène Boudin. Elle se produit plutôt par hasard : les caricatures de Monet et les paysages marins de Boudin sont accrochés côte à côte dans la vitrine du même marchand de cadres au Havre. Monet refuse d'abord les œuvres de Boudin et se montre peu intéressé par une rencontre. Mais lorsqu'il entre un jour dans le magasin, le marchand les présente l'un à l'autre sans hésiter.
Boudin, de 16 ans plus âgé que Monet, fait l'éloge des caricatures du jeune artiste et l'encourage à se tourner sérieusement vers la peinture à l'huile. Il invite Monet à l'accompagner dans ses travaux en plein air. Les parents de Monet sont sceptiques face à cette connaissance, car Boudin est issu d'un milieu modeste et ne correspond pas aux idées sociales de la famille. Monet accepte néanmoins l'offre et devient rapidement l'élève de Boudin.
L'influence de Boudin est profonde. Monet apprend de lui le travail direct devant le motif, la saisie rapide des conditions de lumière et l'importance de l'instant présent. Peindre en plein air - la peinture en plein air - devient dès lors la base de son attitude artistique. Rétrospectivement, Monet considère Boudin comme son véritable maître et écrit qu'il lui doit tout.
Paris, Académie suisse et premiers compagnons de route
En 1859, Monet s'installe à Paris pour poursuivre sa formation artistique. Il dispose d'environ 2.000 francs qu'il a gagnés avec des caricatures et que sa tante garde pour lui. Dans un premier temps, il reçoit également une aide financière de son père. Celle-ci prend cependant fin en 1860, lorsque Monet refuse de suivre la voie souhaitée par la famille, à savoir l'École des Beaux-Arts. Au lieu de cela, il opte délibérément pour la libre Académie suisse, où il fait entre autres la connaissance de Camille Pissarro.
En 1861, Monet est obligé de faire son service militaire pendant sept ans, car il n'a pas les moyens de se racheter. Pendant son engagement en Algérie, il tombe gravement malade, probablement du typhus. Pour des raisons de santé, il est libéré en 1862. Sa tante finit par le racheter définitivement du service militaire pour 3.000 francs, mais à la stricte condition qu'il poursuive résolument sa formation artistique.
Monet retourne au Havre pour se reposer. Cette interruption forcée s'avère fructueuse : il fait la connaissance du peintre néerlandais Johan Barthold Jongkind, avec lequel il collabore intensément. Jongkind approfondit la compréhension de Monet pour la lumière, l'atmosphère et les paysages en mouvement et devient une autre influence importante pour son développement.
Atelier Gleyre, Salon de Paris et Édouard Manet
À son retour à Paris, la tante de Monet lui fournit le peintre Auguste Toulmouche comme conseiller artistique. Celui-ci lui recommande d'entrer dans l'atelier du peintre suisse Charles Gleyre. Monet y rencontre Pierre-Auguste Renoir, Frédéric Bazille et Alfred Sisley. Les amitiés qui s'y nouent marquent durablement le parcours artistique de Monet.
Ensemble, ils préfèrent peindre dans la forêt de Fontainebleau et s'orientent vers la Peinture de paysage l'école de Barbizon. Monet entre cependant de plus en plus en conflit avec l'enseignement académique de Gleyre et quitte bientôt l'atelier. Parallèlement, il reste en contact étroit avec Boudin et Jongkind, qui continuent à l'accompagner sur le plan artistique.
La participation au Salon de Paris est d'une importance existentielle pour les artistes de l'époque. En 1865, Monet réussit pour la première fois à percer : deux de ses pièces marines sont exposées et font l'objet de commentaires positifs. Il prévoit alors pour le Salon de l'année suivante une œuvre monumentale, le "Déjeuner sur l'herbe". Comme il ne peut pas la terminer à temps, il soumet à court terme le portrait "Camille en robe verteIl a également lancé un nouveau projet, "Le monde de la musique", qui a été bien accueilli et lui a permis d'acquérir une plus grande notoriété.
En 1867, le tableau "Les femmes au jardin" est rejeté par le Salon. Le coup de pinceau libre de Monet et sa conception moderne de la peinture sont en contradiction avec les idéaux académiques privilégiés à l'époque. En 1870, il est à nouveau rejeté.
C'est aussi au cours de ces années que la rencontre avec Édouard Manet. Monet admire son œuvre et entretient des échanges étroits avec lui depuis 1866. Son propre "Déjeuner sur l'herbe" est clairement inspiré de Le tableau à scandale éponyme de Manet mais de manière plus conventionnelle. Dans les années qui suivent, les deux artistes s'influencent mutuellement ; Monet gagne même parfois Manet à la peinture de plein air. Manet est en outre l'un des rares à soutenir directement Monet à une époque de grande détresse financière.
Difficultés financières et premières crises
Malgré une reconnaissance croissante, la situation financière de Monet reste instable. Le soutien d'amis comme Manet et Bazille lui permet de continuer à travailler par moments, mais la sécurité économique n'est pas au rendez-vous. La dot de Camille Doncieux ainsi qu'un héritage paternel ne soulagent que temporairement la détresse.
Avec la naissance de leur fils Jean en 1867, la situation s'aggrave considérablement. Monet doit fuir ses créanciers et dépend de l'aide de sa famille, de ses amis et de ses mécènes. L'armateur Gaudibert lui procure des commandes et rachète des œuvres saisies. Néanmoins, le désespoir atteint un sommet dramatique en 1868, lorsque Monet fait une tentative de suicide en se jetant dans la Seine.
Londres et la guerre franco-allemande
Alors qu'Édouard Manet et Frédéric Bazille sont appelés au service militaire pendant la guerre franco-allemande, Monet et Pissarro se rend à Londres. Monet y peint de nombreuses vues de la Tamise, de Hyde Park et de la ville noyée dans le brouillard. Les œuvres de William Turner, en particulier, l'impressionnent durablement et influencent son approche de la lumière, de la couleur et de l'atmosphère.
À Londres, Monet fait en outre la connaissance du marchand d'art Paul Durand-Ruel. Cette rencontre s'avère décisive : Durand-Ruel reconnaît le potentiel de la nouvelle peinture et achète pendant des années des œuvres des impressionnistes. Son soutien permet à Monet de bénéficier pour la première fois d'une certaine stabilité financière.
Première exposition impressionniste de groupe
Après la guerre, Monet retourne à Paris. Avec Pissarro, Renoir, Sisley et d'autres artistes, il fonde la "Société Anonyme Coopérative d'Artistes-Peintres, Sculpteurs, Graveurs, etc". L'objectif est d'exposer indépendamment du Salon.
Lors de la première exposition en 1874, Monet présente le tableau "Impression, lever de soleil". Le critique Louis Leroy se moque de l'œuvre en la qualifiant de simple "impression". Le terme s'impose cependant pour désigner tout un courant artistique. Sur le plan économique, l'exposition reste largement infructueuse et la société se dissout la même année.
Ernest et Alice Hoschedé
Parmi les mécènes de Monet à cette époque, on compte, outre Manet, le collectionneur d'art Ernest Hoschedé. Hoschedé n'avait pas seulement une confiance personnelle en Monet, mais aussi des attentes économiques concrètes. Il espérait que la réputation artistique croissante de Monet lui apporterait à la fois prestige social et stabilité financière.
Une crise économique affaiblit cependant le marché de l'art et Durand-Ruel doit lui aussi réduire temporairement son soutien. En 1876, Hoschedé charge Monet de peindre une salle de son château de Rottembourg, mais il rencontre lui-même des difficultés financières et doit vendre ses biens et sa collection d'art.
Une nouvelle pauvreté et un nouveau départ
La famille Monet et Alice Hoschedé vivent parfois ensemble à Vétheuil dans des conditions financières extrêmement tendues. Après une grave maladie, la première compagne de Monet, Camille, meurt en 1879 à l'âge de 32 ans seulement. Après la mort de Camille, une relation solide se développe entre Monet et Alice Hoschedé, qui débouchera plus tard sur un mariage. Cette liaison, ainsi que des dépendances financières non résolues, ont encore pesé sur sa relation avec Ernest Hoschedé.
Une maison, un jardin, un nouveau monde
Au début des années 1880, Monet se retire de plus en plus des expositions impressionnistes et participe pour la dernière fois à une exposition collective en 1882. Parallèlement, il parvient à revenir au Salon de Paris et Durand-Ruel intensifie à nouveau son soutien.
En 1883, Monet et Alice Hoschedé s'installent à Giverny. Monet s'y installe dans la maison où il aménage son célèbre jardin. Celui-ci devient le centre de sa vie et une source d'inspiration inépuisable pour son œuvre tardive. Avec le succès croissant de l'impressionnisme, la situation financière de Monet se stabilise également dans les années 1880. Il peut acquérir la maison, agrandir le jardin et réaliser des projets artistiques plus importants.
Les problèmes de santé et la vue
Au cours des décennies suivantes, Monet voyage beaucoup, notamment sur la côte méditerranéenne et en Scandinavie, et expose avec succès au niveau international. Parallèlement, il souffre de plus en plus de problèmes de santé, notamment de cataracte, qui affecte fortement sa perception des couleurs et des formes. Après plusieurs opérations des yeux en 1923, Monet récupère une partie de sa vue. Néanmoins, sa vision restait limitée et c'est surtout le stress psychique qui l'inhibait de plus en plus. La dépression, l'épuisement et les doutes profonds sur son propre travail l'empêchèrent de poursuivre la série monumentale des tableaux de nymphéas. Même s'il pouvait à nouveau travailler techniquement, il lui manquait souvent la force intérieure pour poursuivre ses projets artistiques de manière conséquente.
L'héritage de Claude Monet
À l'origine, Monet ne voulait pas que de nombreuses œuvres de la fin de sa vie soient rendues publiques. Avec l'âge, il a développé un perfectionnisme prononcé et un fort besoin de contrôle sur son héritage artistique. Insatisfait de son propre travail, renforcé par ses problèmes de vue et ses phases dépressives, il a détruit lui-même de nombreuses toiles afin d'éviter une réception qu'il jugeait incomplète ou mal comprise.
Parallèlement, Monet a longtemps été sceptique quant à la présentation de son œuvre tardive. Il considérait notamment la série monumentale des Nymphéas moins comme des tableaux individuels que comme une œuvre d'art globale et fermée qui ne pouvait déployer tout son effet que dans un espace spécialement créé à cet effet. Ce n'est que grâce à l'insistance répétée d'amis, de membres de sa famille et de représentants de l'État qu'il se laissa finalement convaincre de céder certaines œuvres à l'État français.
Cette donation était liée à des conditions claires et a conduit à l'aménagement des salles ovales du musée de l'Orangerie, dans lesquelles les tableaux de nénuphars de grand format sont toujours exposés aujourd'hui. Par cet acte d'autodétermination sur la présentation et le contexte de son œuvre, Monet a non seulement assuré la conservation de parties centrales de son œuvre, mais il a en même temps marqué durablement la compréhension moderne de l'espace, de la perception et de la peinture sérielle.
Il avait essayé de contrôler la manière dont le monde se souviendrait de lui et avait échoué. Ce qu'il voulait détruire est aujourd'hui accroché dans les musées du monde entier. Ce qu'il voulait cacher, des millions de spectateurs enthousiastes le voient.

